Le salon cossu d'un vieil appartement de caractère, à l'étage d'un immeuble. Des fenêtres donnent sur la rue. Une grande cheminée, des miroirs, une bibliothèque chargée de livres, des boiseries, des tableaux accrochés aux murs. Un lustre de cristal pend au plafond, au-dessus d'une longue table sur laquelle traînent des bouteilles de vin plus ou moins vides. Des bougies sont plantées sur des candélabres disposés un peu partout. Sur la droite, une alcôve, avec un grand lit, peut-être à baldaquin. Sur la gauche, près de la cheminée, un canapé jonché de gros coussins, plusieurs fauteuils, et une table basse. L'endroit est en désordre, comme s'il n'avait pas été entretenu depuis un certain temps.
Lui, la quarantaine fatiguée, artiste improductif depuis qu'il a touché un gros héritage et vit en oisif, cherche dans l'alcool une inspiration perdue.
Elle, plus jeune, aguichante et volage, se fait entretenir par Lui, mais étouffe sous l'emprise de ce pygmalion.
Assis à la table du salon devant des feuilles blanches, un stylo à la main, Lui boit du vin. Elle observe la rue par une des fenêtres de l'appartement. Il fait jour.
Lui Bon sang de bon sang de nom de dieu… Elle Qu'est-ce qui t'arrive encore ? Lui Rien. Elle Alors pourquoi tu râles comme ça ? Lui Parce qu'il ne m'arrive rien, justement.Elle se retourne vers Lui.
Elle Et si tu arrêtais de boire ? Lui Pour quoi faire ? Elle Pour revenir un peu à la réalité, pardi. Lui Je m'en moque, de la réalité. Elle Pas moi. Lui Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse, de la réalité ? Elle Ecoute, tu n'es plus un enfant. Lui Si, justement. Elle Qu'est-ce que je fais avec un enfant, tu peux me dire ? Lui Tu m'aimes, c'est tout.Elle déambule dans la pièce et finit par s'asseoir sur le canapé, où elle ouvre un magazine, qu'elle feuillette négligemment. Lui se sert un nouveau verre de vin.
Lui Quoi, tu ne m'aimes pas ? Elle Peut-être que si. Mais si tu continues comme ça, je ne réponds de rien Lui Tu sais bien que tu ne peux pas te passer de moi. Elle Et bien voyons. Lui Et bien voyons quoi ? Elle Et bien voyons; c'est tout. Lui Non, ce n'est pas tout. Elle Si, c'est tout. Lui Ça m'énerve quand tu es comme ça. Elle Et toi, tu crois que tu ne m'énerves pas ?Elle se lève du canapé en jetant sur la table basse le magazine qu'elle feuilletait sans le lire.
Elle Tu ne te rends pas compte comme tu peux être énervant, toi aussi… Lui Tu dis ça parce que tu es en colère. Elle Arrête ton petit jeu, s'il te plaît. Lui Je ne suis pas un joueur. Elle Non. Tu es un fourbe. Un fourbe ivrogne, voilà ce que tu es. Lui Et toi tu es une ingrate. Elle Tu es pénible… Lui C'est pour ça que tu m'aimes.Voyant que la discussion est sans issue, Elle se rapproche de la table du salon, et cherche l'apaisement.
Elle Qui pourrait t'aimer, je te le demande, à part une ingrate comme moi ? Lui Personne. Elle Non, personne.Un silence.
Elle Qu'est-ce qu'on va devenir ? Lui Je n'en sais rien. Elle Tu crois qu'on va faire fortune ? Lui Bien sûr.Ils sont comme des gosses qui croient à l'histoire qu'ils inventent.
Elle Tu crois qu'on habitera dans un grand château, comme celui qu'on a vu l'autre jour ? Lui Dans deux grands châteaux. Un chacun. Comme ça on sera tranquille. Elle Pourquoi pas un seul ? Lui Non; on serait trop à l'étroit. J'ai besoin d'espace, tu comprends ? Elle Moi je m'ennuierais, toute seule dans un château… Lui Tu n'auras qu'à faire venir tes amis. Si tu vois ce que je veux dire, tu sais, ceux que je ne connais pas, tes amis… Elle Tu es jaloux ? Lui Non. Elle Si, tu es jaloux. Lui Non. Elle Alors pourquoi tu me dis ça ? Lui J'essaye de trouver des solutions à tes problèmes. Elle Tu parles. Lui Moi, un petit château me suffirait. Avec des étangs autour, et un parc avec de vieux arbres. Je ferais du cheval tous les jours, et puis j'organiserais de grandes fêtes, où j'inviterais plein de monde. Elle Je pourrais venir ? Lui Bien sûr. Mais il y aurait beaucoup d'autres filles, alors il ne faudrait pas m'en vouloir si je m'occupais plus d'elles que de toi. Elle Oh, bien sûr. Mais il y aurait aussi beaucoup d'hommes, alors il ne faudrait pas m'en vouloir si… Lui Si quoi ? Si tu m'étais infidèle ? Mais tu es infidèle. Elle Là ce ne serait pas pareil. Lui Ce serait exactement pareil. Je ne vois pas la différence. Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre, parfois. Elle De toute façon, tout ça c'est de ta faute. Lui Ah… Elle Si tu ne te mettais pas tout le temps en colère, si tu ne me considérais pas comme une moins que rien, les choses ne se seraient jamais passées comme ça. Lui Pourquoi est-ce que tu as toujours besoin de prétextes? Elle Ce ne sont pas des prétextes. Lui Non ? Ce sont des circonstances atténuantes, alors ? Elle Peut-être, oui. Lui Tu ne vas quand même pas me dire que je n'avais pas de raisons de me mettre en colère, non ? Elle Ne t'énerve pas… Lui Je ne m'énerve pas. Mais j'ai l'impression que tu ne te rends pas compte, parfois, de la façon dont tu te comportes avec moi. Elle C'est toi qui dit ça ? Lui Parfaitement. Elle Ça c'est la meilleure. Lui D'après toi tous les torts sont de mon côté ? Elle Ce n'est pas ce que j'ai dit. Lui Tu n'as pas dit le contraire, en tout cas. Elle Tu ne me laisses jamais le temps de m'expliquer. Tu t'emportes, et tu ne m'écoutes pas quand je te parle. Lui Qu'est-ce que tu veux m'expliquer ? Que parfois tu pars sans rien dire, pendant plusieurs jours, et que je ne sais même pas où tu es, ni avec qui ? - enfin j'imagine, avec qui. Que tu inventes des histoires à dormir debout, et que j'ai bien de la chance de t'attendre ici pendant tout ce temps ? Que tu m'engueules parce que je bois du vin pendant que mademoiselle prend du bon temps avec ses vieux amis ? Que je suis là, à t'attendre sans rien dire en rêvant à des jours meilleurs où je n'aurais plus besoin de rien pour être heureux ni malheureux ? Que quand tu rentres tu me traites d'ivrogne, comme si je ne savais faire que ça, boire ? Mais tu oublies qui je suis, ma petite, tu oublies trop facilement les choses. Souviens-toi, rappelle-toi, quand je t'ai rencontrée ? Tu te souviens ? Non, tu ne te souviens pas. Parce que ça t'arrange, bien sûr. Elle Tu n'en as pas marre ? Lui Non. Enfin si, j'en ai marre. J'en ai marre de tout. Elle Il n'y a pas que toi. Moi aussi, j'en ai marre de tout. Lui Et qu'est-ce que tu fais ? Elle Rien. Comme toi. Lui Je ne fais pas rien. Elle Ah non ? Qu'est-ce que tu fais ? Lui Je réfléchis. Elle Laisse-moi rire… A quoi tu réfléchis ? A toi, c'est tout. Tu es le centre du monde. Lui Non. Je réfléchis à tout. Elle Rien que ça ? Lui Tu es obligé de penser à tout, quand tu réfléchis. Les pensées, ça voyage, ça chemine. Elle Et tous les chemins mènent à la bouteille… Lui Vas-y, rigole. Après il sera trop tard. Elle Tu es pénible, avec ton pessimisme chronique. Lui Ce n'est pas du pessimisme chronique. C'est de la clairvoyance. C'est de l'acuité, ma petite poulette. Elle Ne m'appelle pas ta petite poulette. Je ne suis pas ta petite poulette. Lui Tu n'es plus ma petite poulette. Elle Le temps passe; les choses changent.Elle s'assoit à la table, assez loin de Lui.
Elle Allez, sers moi un verre.Lui se lève pour lui servir un verre de vin. Elle le goûte avec parcimonie.